The Wolfgang Press (Cultes Anciens mars 2003)

Groupe honni ou méconnu, dont l’iconoclasme était une seconde nature, THE WOLFGANG PRESS a généré une poignée de disques et autant de chef-d’œuvres aux contours esthétiques flous.
Pince-sans-rire, avant-gardiste, perfectionniste, insufflant l’énergie du dadaïsme dans leur culture punk, produisant une musique expressive, quintessence de cauchemar et de volupté, THE WOLFGANG PRESS magnifie le mariage de la laideur et de la beauté, harponne la fantasmagorie de la comédie humaine. Sous la plume acide de Michael Allen la société de l’apparence trahit son hypocrisie intrinsèque, les yuppies d’hier et d’aujourd’hui sont mis à jour : pantelantes petites formes vides.
Freaks anti-éthérés du label 4AD, le duo, rapidement devenu trio, Michael Allen, Mark Cox et Andrew Gray est souvent la bête noire des amateurs de DEAD CAN DANCE, COCTEAU TWINS ou CLAN OF XYMOX. De la musique qui n’hésite pas à arpenter les territoires de la soul primitive (Stax & co), de l’expressionnisme (le chant cathartique sur "THE BURDEN OF MULES") ou de la dance distanciée (filiation P.I.L., RENEGADE SOUND WAVE…) aux pochettes aux couleurs criardes, aux idées loufoques, aux typographies brutes, l’univers de THE WOLFGANG PRESS ne cherche en rien la séduction immédiate. Au fil du temps, des écoutes, la malignité des arrangements, le stupre parfois sous-jacent, l’élégance totale et le pouvoir charnel ont raison de l’auditeur.
Terrassés par l’indifférence du public après un album trop retardé ("FUNKY LITTLE DEMONS"), mis à pied par leur label, après quelques années de silence, une compilation rétrospective entrouvre le cercueil encore brûlant du groupe, tandis qu’Andrew Gray prolonge l’aventure musicale sous le nom de LIMEHOUSE OUTLAW.
-Art brut et Models-
1976-1982
Le chaudron corrosif du Punk implose, sous la masse écumante de groupes qui du jour au lendemain renoncent à leurs tignasses de cinquante centimètres et à leur solos de guitares et morceaux de quinze kilomètres, la déferlante entraîne dans son sillage d’authentiques esprits créatifs, hostiles à l’establishment politique, culturel et musical en vigueur. Les groupes partisans du "do it yourself", n’hésitent pas à monter sur scène sans répétitions, ni titres préécrits, manifestant une attitude libertaire et anarchiste au sens noble du terme. De cette agitation prolifique émergent des formations musicales qui incendient le public non seulement par leur attitude provocante, mais aussi par des assauts sonores aux frontières de la musique industrielle naissante et d’un rock primitif fragmenté en structures approximatives.
THE BEASTLY CADS sort des brumes londoniennes à cette époque (1976), ce groupe est la première incarnation musicale des futurs MODELS et REMA-REMA. Rares sont ceux qui ont pu assister ou entendre quoi que ce soit de ce groupe et il faut attendre la naissance de THE MODELS pour trouver la première trace vinylique. La formation comprend Clif Harris (guitare et chant), Terry Lee Miall (batterie), Michael Allen (basse) et Marco Pirroni (guitare, ex-BANSHEES et futur ADAM & THE ANTS). Le titre Freeze paraît sur une compilation RCA, une major qui tente de suivre la vogue "no future", en dressant un état des lieux de la scène (regroupant Punk new-yorkais et quelques groupes européens). Un premier simple sort sur Step Forward contenant Freeze et Man of the year, puis le groupe explose avant de réapparaître courant 1978 sous le nom plus connu (pour les amateurs de 4AD) de REMA-REMA.
REMA-REMA réunit Michael Allen (voix et basse), Marco Pirroni (guitare), Gary Asquith (voix et guitare, futur RENEGADE SOUNDWAVE), Mark Cox (orgue et synthétiseur) et Max Prior (batterie). Moins punk et plus expérimental, le groupe s’impose sur scène avec une atmosphère tranchante, lancinante et lourde. Ils décrochent un contrat pour un album sur une major, mais hélas le groupe se disloque une fois de plus avant la sortie du disque. L’album est pourtant déjà enregistré (on espère qu’il sera édité un jour), si l’on s’en réfère aux quelques titres disponibles, le résultat aurait été un monument de noirceur. Seuls fragments de cette période, les quatre titres de "WHEEL IN THE ROSES", le EP posthume paru en 1980 sur 4AD (ndlr : le premier disque sur support maxi du label londonien), hanteront les mémoires de biens des amateurs de sensations épicées ; composé de deux titres studio et de deux titres live enregistrés en mono, il instaure un climat dévastateur. Le titre Fond affections qui sera repris en 1984 sur le premier album de THIS MORTAL COIL "IT’LL ENDS IN TEARS" témoigne de l’intensité émotionnelle et de l’âpreté du son du groupe.
En début d’année 1981, 4AD édite une deuxième compilation (après "PRESAGES" publié en 1980), "NATURES MORTES – STILL LIVES" destinée à présenter les groupes du label. REMA-REMA est présent une dernière fois avec une version psychiatrique de Feedback song, avec une intro qui ferait pâlir les VIRGIN PRUNES. On y découvre également la nouvelle incarnation du groupe sous le nom de MASS.
En fait, MASS existe depuis 1980 et a à son actif un premier simple, You and I / Cabbage (ndlr : la première édition offre une pochette poster), qui rompt quelque peu avec le côté industriel de REMA-REMA en optant pour une approche plus cold-wave. La formation comprend le trio Allen, Cox, Asquith auquel s’adjoint Dany Briottet (futur RENEGADE SOUNDWAVE). Début 1981, l’album "LABOUR OF LOVE" voit le jour, les neuf titres sont torturés et tribaux, le phrasé haché de Michael Allen et ses cris spasmodiques strient les lignes d’orgue nauséeuses de Mark Cox, la batterie martiale et disloquée (une sorte de BIRTHDAY PARTY psychotique) et la guitare laminante de Gary Asquith. Le résultat est terrassant et anti-commercial, à une époque où une cold-wave plus policée et précieuse commence à enterrer les derniers brasiers punk, l’album passe relativement inaperçu : trop râpeux, trop caverneux… Pourtant ce "LABOUR OF LOVE" préfigure déjà le premier WOLFGANG PRESS ("BURDEN OF MULES"), l’indifférence a raison du groupe qui proclamait si insidieusement "Isn’t life nice".
-"Prostitutes are the spice of life"-
1983
La
"presse de Wolfgang", n’aura jamais les faveurs de la presse
musicale anglo-saxonne. L’album "BURDEN OF MULES" qui sort
sur 4AD en 1983 contient un titre corrosif : Journalists, qui
scelle les relations entre le groupe et les médias. La plume acerbe
de Michael Allen trouve un écho parfait dans les concrétions
instables de la musique. L’orgue lugubre et insistant, la basse lourde
et chaloupée, les percussions fracassées, les guitares écorniflées,
le piano rude et allégorique, la musique du duo, rejoint sur quelques
titres par Andrew Gray (guitariste du alors défunt IN CAMERA) mêle
noirceur, arrogance narquoise et spasme tribal.
Le premier grand classique du groupe est là : Prostitute (sectionné en deux parties), titre incandescent à la basse ronronnante, repris dans le années quatre-vingt dix par L’IMPASSE & ADRIAN sur le volume trois des compilations du défunt fanzine "LA RUE CLANDESTINE". THE WOLFGANG PRESS est alors une des incarnations les plus probantes de l’after-punk aux côtés de POPGROUP, PUBLIC IMAGE Ltd ou KILLING JOKE. Souvent hermétique, parfois acérée, la musique de "BURDEN OF MULES" est un hymne noir à l’écriture fiévreuse, la musique y forme et déforme des concrétions tour à tour tribales et spasmodiques. Le chant écorché et geignard porte ses dernières rafales comme autant de stigmates corrosifs qui alimentent un verbe bilieux, constamment à l’affût. Michael Allen qui a fait ses premières armes au chant dans un environnement sonore punk-industriel, dévoile désormais toute l’étendue de sa palette vocale. On pense parfois au velours écorché du Nick Cave de BIRTHDAY PARTY et des débuts des BAD SEEDS.
-Trilogie fauve-
1984-1985
Pour THE WOLFGANG PRESS l’année 1984 marque un tournant, sortis de l’underground after-punk, ils vont à la fois développer un style inimitable et être conviés à des projets parallèles. Ainsi Mark Cox est appelé pour participer à ce qui sera le premier album du projet d’Ivo Watts-Russell THIS MORTAL COIL. Sa contribution sur deux titres, Fyt et la reprise du Fond affections de REMA-REMA (le maxi-ep de 1980 est d’ailleurs repressé à l’occasion), illustre l’ambiance du label 4AD, un creuset fourmillant de musiciens hétérogènes. Il retrouve à l’occasion Martyn Young de COLOURBOX et tisse la brume synthétique autour de la voix spectrale de Gordon Sharp (CINDYTALK).
Adepte
malgré-lui des premières parties, le groupe joue avec toutes
les formations pionnières du label 4AD (X MAL DEUTSCHLAND…),
c’est à cette époque qu’ils font la connaissance
des COCTEAU TWINS, rencontre au combien importante qui leur ouvrira les portes
d’une reconnaissance méritée. Robin Guthrie, le guitariste
de la formation écossaise produit une trilogie de maxi-EP’s inoubliables.
L’enregistrement au Palladium studio d’Edimbourg marquera durablement
les londoniens peu habitués à la rudesse écossaise, Michael
Allen en retiendra une impression partagée concernant l’Ecosse :
une sensation claustrophobique qui lui inspirera le morceau Sweatbox
(cf : notes du livret de la compilation "EVERYTHING IS BEAUTIFUL…").
Le premier EP de la série, "SCARECROW" contient: Respect,
Deserve et Ectasy, la pochette signée par le peintre
Alberto Ricci et designée par 23 envelope est fauve et expressionniste.
Par l’entremise de Robin Guthrie, les sessions sont l’occasion
de reproduire le duo soul de Respect d’Otis Redding avec Liz
Fraser au chant ; le résultat est un hybride entre furie nerveuse
et hommage à la Stax. Une version démo d’Ectasy sera
offerte à la compilation cassette "DREAMS AND DESIRES" (puis
repris sur la compilation LP "PERDURABO" en 1987), présentée
sous le titre Ectasy instrumental, c’est en fait une version
complète, tout aussi indispensable que l’original.
Après ce premier album brûlant et sombre et ce EP le label demande à Mark Cox et Michael Allen d’enregistrer de nouveaux titres. Une nouvelle fois, le groupe (alors rejoint définitivement par Andrew Gray) fait appel à Robin Guthrie, mais l’enregistrement se déroule à Londres au Blackwing studio (cf : l’antre de John Fryer), intitulé "WATER" il contient quatre nouveaux morceaux : Tremble (my girl doesn’t), My way, The deep briny et le lugubre et obsédant Fire-eater. La palette sonore du groupe décline toutes les facettes de l’exubérance et des blessures intimes, THE WOLFGANG PRESS produit une musique toute en tension, lumineuse et gorgée de lyrisme tortueux.
En avril 1985 paraît le dernier volet de la trilogie, intitulé "SWEATBOX", il contient quatre titres, Heart of stone, I’m coming home (mama), Sweatbox et l’instrumental très TUXEDOMOON Muted. La présence à la batterie de Manuela Zwingman, qui vient de quitter X MAL DEUTSCHLAND apporte une touche particulière à l’atmosphère, son jeu plus binaire modifie l’aspect chaotique des rythmes de WOLFGANG PRESS, le résultat est diablement efficace. Robin Guthrie produit une nouvelle fois l’enregistrement.
Fin 1985 le label 4AD décide de réunir les trois EP sur un album "THE LEGENDARY WOLFGANG PRESS AND OTHER TALL STORIES", la version vinyle initialement parue éclipse deux titres (Muted et The deep briny) ; l’ensemble est réorganisé à la manière d’un album. Deux des sommets sont totalement revus et corrigés, Fire-Eater et Sweatbox, par Martyn Young et le groupe. L’album est un puits sans fond où l’on découvre mille influences, allant du flamenco à la soul, de l’industriel grinçant à la coldwave rampante…
Alberto Ricci propose des peintures fauves qui tranchent radicalement avec l’art alors précieux des pochettes de 4AD, la série des EP et la pochette de "THE LEGENDARY WOLFGANG PRESS AND OTHER TALL STORIES" captent le caractère profondément irréductible de la musique du groupe. Dandys de l’iconoclasme, dispensateurs de fièvres et de rage, les musiciens de THE WOLFGANG PRESS ne rentrent dans aucune définition, ne supportent aucun cadre. Les critiques désorientés en sont réduits à reconnaître l’habileté de ces énergumènes à créer des atmosphères singulières et inentendues.
-Quintessence de la beauté étranglée-
1986-1987
Le
temps est venu pour le groupe d’écrire un second album, loin
de n’être qu’un prolongement aux trois EP’s précédents,
"STANDING UP STRAIGHT" sera en quelque sorte l’aboutissement
esthétique du groupe, mélange subtil entre la noirceur de "THE
BURDEN OF MULES" et un incroyable entrelac d’émotions épidermiques
et de fracas rythmiques. Produit par le groupe et John Fryer, l’album
contient neuf titres qui s’imbriquent, aussi alambiqués que sauvages,
à la manière du livret du LP vinyle, seize pages d’expérimentations
typographiques, réalisées par Chris Bigg (l’incontournable
alter-ego artistique pour les pochettes de disques). Les invités, Gini
Ball (violon et violon alto), Martin Mc Carrick (violoncelle), John Fryer
(percussion, marimba) et Liz Fraser (chant), apportent une dimension 4AD qui
souligne les contrastes, sceau précieux sur la folie âpre du
trio.
En 1986, les membres du groupe sont à nouveau pressentis pour le second volet du projet THIS MORTAL COIL. Mark Cox co-écrit The horizon bleeds and sucks its thumb, tandis que Andrew Gray et Michael Allen sont retenus pour interpréter la reprise de Drugs de TALKING HEADS. Hélas, malgré ses efforts, Michael Allen est éclipsé au profit d'Alison Limerick, en guise d'hommage Ivo lui dédiera le EP vinyle "DRUGS". Ceux qui prendront le temps d'écouter minutieusement cette version EP pourront entendre le murmure familier du chanteur de WOLFGANG PRESS au détour d'un refrain.
Début 1987 sort "THE BIG SEX" qui marque la fin d’une époque, dernier fragment de la non-communication, les meurtrissures et l’idéalisme de l’adolescence s’effacent. Un ep magistral, possédant toutes les facettes de l’univers de WOLFGANG PRESS. Riche de structures rythmiques enrichies par la présence de Peter Ulrich (que l’on retrouvera aux côtés de DEAD CAN DANCE, ou dernièrement en solo pour un album sur le label PROJEKT), cinglant et élégant, profondément irréductible orné d’un pochette somptueuse d’entomologiste.
Longtemps
considéré comme le plus beau titre du groupe Cut the tree
apparaît sur la compilation du label "LONELY IS AN EYESORE".
Déclinée sous tous les formats imaginables à l'époque,
LP, LP limité sous forme de coffret cartonné, K7, vidéo,
CD et coffret en bois ultra limité contenant tous les supports, "LONELY
IS AN EYESORE" propose sous sa forme vidéo une mise en image sous
haute-influence surréaliste sous la forme d'un clip qui décline
le dandysme zébré de nonsense du trio. Subtilement structuré,
le titre se compose de plusieurs séquences qui alternent les sentiments,
emportant durablement l'auditeur; près de quinze ans plus tard, Cut
the tree reste la quintessence de l'univers WOLFGANG PRESS, entre préciosité
4AD et singularité hors-norme.
-Résonances du ready-made-
1988-1990
(cf : en référence à l'ouvrage critique de Thierry de Duve et en écho à la pochette de "BIRDWOOD CAGE" inspirée par le Marchand de Sel.)
Le disque le plus imparable de WOLFGANG PRESS, à la fois pachydermique, définitivement personnel et parcouru d'une tension rampante continue. Mariage des manipulations percussives tribales et de la technologie sonore orchestrée par Flood, "BIRDWOOD CAGE" sort en 1988, précédé par un premier single "KING OF SOUL". Il contient les titres les plus brûlants du groupe: Kansas, Shut that door, Bottom drawer, Raintime, Swing like a baby… Caustique et insidieux, sensuel et grinçant, l'obsession et la lucidité jusqu'à l'os, Marcel Duchamp comme maître étant donné la fontaine.
En 1989, deux nouveaux maxi-ep sortent, "KANSAS" qui offre des inédits mémorables et des mixes surpuissants et "RAINTIME" affublé d'une version vidéo entre pop-art et surréalisme.
En 1990, à l’occasion d’une exposition itinérante consacrée au designer Vaughan Oliver, maître d’œuvre de la plupart des pochettes du label 4ad, un mini festival est organisé qui regroupe deux nouvelles signatures, LUSH et PALE SAINTS et les grands anciens THE WOLFGANG PRESS. Tandis que l’exposition prend place au C.R.D.C. de Nantes, un concert a lieu dans une salle bondée et surchauffée. Au-delà des prestations encore malhabiles des jeunes pousses du label, ce sont les anciens qui ensorcellent la salle, mêlant titres mélancoliques et somptueux comme Cut the tree, brûlots sonores de la période "BIRDWOOD CAGE" et démos de futurs titres de "QUEER". La foule est comblée, d’autant plus, que peu imaginaient la présence scénique hors-norme d’un groupe plus souvent connu pour son appartenance au label 4AD que pour sa musique. Surprise de taille pour le public français, c'est Simon Raymonde (COCTEAU TWINS) qui joue de la basse apportant une coloration particulière au concert. Initialement le mini-festival devait se prolonger à Paris, mais suite au forfait technique de WOLFGANG PRESS, seuls LUSH et PALE SAINTS accompagnent l'exposition en donnant un premier concert parisien au Club Dunois, excellent au demeurant.
Hormis leurs spécialités récurrentes : Mark Cox (synthétiseurs et orgue), Andrew Gray(guitare) et Michael Allen (voix et basse), ils jouent tous des claviers et de la batterie au cours du processus de composition et d’écriture, ce qui rend leurs prestations scéniques difficiles, à moins de recourir à des musiciens supplémentaires. Ainsi, en concert, la formation évolue au gré des disponibilités des musiciens additionnels, ce qui contraindra souvent le groupe à annuler de nombreux concerts. Outre Simon Raymonde, Richard Thomas ou Dave Curtis de DIF JUZ, Benny Di Massa, Rew, Segs… prennent place au sein du trio qui préfère éviter les bandes enregistrées. La puissance de leurs prestations scéniques donne tout son sens à ce choix.
En 1990, les BREEDERS, groupe fondé par la bassiste des PIXIES, Kim Deal, avec Tanya Donelly (THROWING MUSES) et Josephine Wiggs (PERFECT DISASTER…), sortent un cinglant premier album sur lequel apparaît Michael Allen au chant, le temps d’un Oh ! Savoureux.
En 1991, la compilation anglaise VOLUME fait paraître dans son premier numéro une version alternative de Sucker (un titre du futur album dont la ligne de basse est reprise d'un titre de "LABOUR OF LOVE" de MASS, 1981). A cette occasion, les musiciens répondent à une question épineuse de Rob Deacon:
-Quels sont les dix disques les plus marquants pour vous?
Michael Allen: BILLIE HOLIDAY "DON'T EXPLAIN", JOHN LENNON "INSTANT KARMA", THIS MORTAL COIL "YOU AND YOUR SISTER", COCKNEY REBEL "JUDY TEEN", ROY ORBISON "LOVE HURTS", NINA SIMONE "BALTIMORE", DIF JUZ "HUREMICS", THE FALL "LIVING TOO LATE", NICK CAVE "DEANNA", CANNED HEAT "LET'S STICK TOGETHER", PUBLIC IMAGE "THE SUIT", BOB DYLAN "I WANT YOU", FRANK SINATRA "STRANGERS IN THE NIGHT"; THE VELVET UNDERGROUND "VENUS IN FURS", THE ROLLING STONES "SYMPATHY FOR THE DEVIL", PETER ALLEN "THE MORE I SEE YOU".
Andrew Gray: NINA SIMONE "PLAIN GOLD RING" , WIRE "EX-LION TAMER", ROXY MUSIC "THE BOGUS MAN", THE KINKS "LOLA", MICKEY DREAD "MASTERMIND", PUBLIC ENEMY "911 IS A JOKE", DAVID BOWIE "A NEW CAREER IN A NEW TOWN", PUBLIC IMAGE LTD "PULBIC IMAGE", ISAAC HAYES "THEME FROM SHAFT", ALBINONI "ADAGIO".
Mark Cox: SLY & THE FAMILY STONE "FAMILY AFFAIR", NINA SIMONE "BALTIMORE", SEX PISTOLS "ANARCHY IN THE U.K.", ROBERT WYATT "SEA SONG", GRANDMASTER FLASH "THE MESSAGE", IGGY POP "NEIGHBOURHOOD THREAT", JAMES BROWN "JUNGLE GROOVE", MASSIVE ATTACK "UNFINISHED SYMPHONY", ARVO PART "TABULA RASA", TOM WAITS "SMALL CHANGE", COCTEAU TWINS "HEAVEN OR LAS VEGAS".
Le label 4AD entame une série de rééditions d’albums jusqu’alors uniquement disponibles en vinyle, parmi les premières parutions (le premier groupe de MOMUS, THE HAPPY FAMILY et le premier album de THE THE, initialement paru sous le nom de Matt Johnson), on retrouve IN CAMERA avec la rétrospective "13, LUCKY FOR SOME". A cette occasion outre les trois disques originaux (le 7", le 12" et la Peel session), sont ajoutés quelques titres inédits rejoués en studio, dont l’inexorable Pins and wax, un redoutable brûlot sur lequel Michael Allen rejoint Dave Steiner au chant.
-Dance it’s just a question of time-
1991-1992
A l'image de leurs compères de RENEGADE SOUNDWAVE, de POP WILL EAT ITSELF, avec la même foi visionnaire qu'ALIEN SEX FIEND ou CABARET VOLTAIRE, WOLFGANG PRESS mélange le feu et la glace sur la piste de danse. Raideur robotique à la KRAFTWERK qui ne dépareillerait pas sur les dancefloors électro de 2003. Le single "TIME" sort début 1991, contenant trois versions hypnotiques du même titre. Allant jusqu'à sampler des fracas extraits de "DARK SIDE OF THE MOON" de PINK FLOYD, WOLFGANG PRESS fracture une bonne partie des certitudes de ses amateurs. Pourtant avec le recul et après avoir entendu le titre en concert, Time est un véritable cataclysme, une transe inoxydable et minimale à cent lieues des "gimmicks made in Manchester" de l'époque.
Peu de temps après paraît un nouvel EP, une reprise de Randy Newman, un titre qui réveille les fantômes du passé, à l'époque où le groupe reprenait Otis Redding. "MAMA TOLD ME NOT TO COME" est le second choc pour les amoureux du trio, l'énergie de la ritournelle funk laisse sur sa faim et manque de tension et de noirceur. Une nouvelle fois, le maxi ne contient que des remixes et une nouvelle version de Time. Moins robotique et extrême dans ses choix, ce disque laisse dubitatif quant au contenu de l'album qui s'annonce.
Fort heureusement, les nouveaux titres entendus en concert en 1990 à Nantes et les premiers échos de l'album sont rassurants. A sa sortie "QUEER" bénéficie d'un bon soutien dans la presse musicale française, les journalistes apprécient le bond en avant et les adieux au passé torturé. Pour ceux qui suivaient le groupe depuis des années, la sanction est proportionnellement inverse à celle de la critique généraliste. Quelques uns cesseront alors de suivre le trio, pourtant "QUEER " frappe par sa vitalité, ses couleurs et l'élégance festive qui règne tout au long de l'album. Produit de main de maître par Drostan Madden et le groupe, le disque est un régal au niveau sonore. Des samples savoureux (VELVET, KRAFTWERK?, un film de Michael Powell…) parsèment les titres et le son ne cesse de se moduler. La puissance tranchante de "BIRDWOOD CAGE" est ici remplacée par une jungle luxuriante où tensions, grincements et bleeps malicieux viennent électriser les structures. Moins radical que "BURDEN OF MULES", moins esthète que "STANDING UP STRAIGHT", moins laminant que "BIRDWOOD CAGE", "QUEER" est l'album le plus abouti au niveau sonore. Véritable fresque fantasque qui se métamorphose sans cesse.
Une édition limitée en vinyle offre un maxi contenant deux versions orageuses de Sucker et Mama told me not to come dévorées par la production de Martyn Young (COLOURBOX, THIS MORTAL COIL, MARRS…).
Le groupe donne enfin un concert parisien, repoussé une première fois à l'automne 1991, il a finalement lieu dans le froideur hivernale le 29 janvier à l'Espace Ornano avec le groupe électronique français INDURAIN (ndlr: composé entre autres d'un des vendeurs de feu Danceteria, un des temples du disque indépendant à Paris, avec New Rose, Attitude, les Entrepôts Phonographiques de l'est et Odd Size) en première partie.
Alors que les répétitions ont lieu de façon très décontractée, Michael Allen revêtu d'un terrible t-shirt COLOURBOX blanc-rose, le concert est inversement proportionnel à cette ambiance légère. Dès le premier titre, Michael Allen s'avance en costume trois pièces sombre, canne, carte à jouer dans le chapeau, Mark Cox impassible et froid sous sa noire toque de fourrure, Andrew Gray aigu comme un aigle dardé sur ses pédales d'effets. Accompagné d'un batteur, d'un bassiste et d'un autre musicien, le groupe va offrir ce qui restera comme l'un des meilleurs concerts du genre à ce jour. Même les plus sceptiques qui venaient assister par nostalgie au concert du groupe, resteront bouche bée devant la charge physique de la prestation. La majeure partie des titres est issue des deux derniers albums, mais le groupe n'oublie pas quelques grands classiques comme Sweatbox.
En Amérique du nord, "QUEER" bénéficie d'une distribution digne de ce nom et le succès ne tarde pas à récompenser le groupe. Des versions spécifiques des singles sont éditées agrémentées de titres différents et de remixes originaux.
Alors que le succès nord-américain ne se dément pas, en France le groupe change également d'image. Des chroniqueurs généralistes acceptent enfin d'attribuer des qualités au groupe. De Libération, aux Inrockuptibles, en passant pas Bernard Lenoir, le single "A GIRL LIKE YOU" fait l'unanimité. Cette ritournelle manifestement inspirée par la Stax n'est pas déshonorante, elle marche sur les traces de leur reprise de Randy Newman "MAMA TOLD ME NOT TO COME" et apparaît hautement succeptible d'avoir le succès d'Edwyn Collins, mais la personnalité du groupe est quelque peu diluée dans une production trop léchée, un inédit hypnotique, Angel, éclaire heureusement la face B du single.
-Fallen not broken-
1993-1996



Une Black session à la Maison de la Radio, enregistrée pour France Inter offre pour la première fois la possibilité à WOLFGANG PRESS d'être entendu par un large public. Le résultat est à la fois grisant et frustrant, certains nouveaux titres sont un peu simplistes et la session radio est coupée horaire oblige, laissant sur leur faim les amateurs du groupe. A ce jour, malgré des courriers…, à notre connaissance, la fin de la session n'a jamais été diffusée!
Entre fin 1994 et début 1995 paraissent coup sur coup le nouvel album "FUNKY LITTLE DEMONS" et un EP "GOING SOUTH". L'attente a été longue et l'on apprend avec tristesse que le clavier, membre fondateur, Mark Cox a pris la décision de quitter le groupe; néanmoins il est encore présent sur la majeure partie de l'album et en particulier le temps d'un titre écrit en solitaire, New glass, céleste et sériel. L'album poursuit l'aventure sonore de "QUEER" en s'attachant davantage à d'infinies variations et détails. Seule réserve, la faiblesse d'une poignée de titres qui semblent incongrus sur un album de WOLFGANG PRESS lorsque l'on connaît le perfectionnisme du groupe; le simpliste et trop rock So long dead, le parfois trop doucereux Derek the confessor, la langueur résignée People say (hommage à Lou REED?) et la scie musicale She's so soft. Hormis ces écarts, "FUNKY LITTLE DEMONS" propose à la fois le versant captateur de mélodies hypnotiques comme Christianity ou Executioner, le funk rugissant de 11 years, mais aussi et surtout la majesté vocale de Michael Allen sur Chains et sa capacité à varier les sentiments sur le complexe Fallen not broken. Un album attachant qui marque une mutation non encore achevée, une évolution entre la fièvre des débuts et une maturité assumée.
Des remixes sortent dans des éditions vinyles destinées aux D.J. (Christianity, Eleven years, Executioner…), une édition limitée de l'album en comprend également quelques uns: ceux de Barry Adamson (un Executioner envoûtant), Adrian Sherwood, Sabres of Paradise, Michael Brook…
Réduit à un duo (suite à la défection de Mark Cox), le groupe fait la promotion de l'album malgré tout, jusqu'à ce que le distributeur américain de 4AD décide de rompre les contrats de certains artistes dont celui de WOLFGANG PRESS. Malgré une reconnaissance critique et publique de plus en plus solide aux Etats-Unis, le groupe se trouve mis à pied. De retour en Angleterre, Michael et Andrew enregistrent de nouveaux titres afin de démarcher les labels, hélas, nous ne sommes plus à l'époque bénie du punk où les structures indépendantes signaient les groupes pour leur musique, la notion de marché domine désormais l'industrie musicale et WOLFGANG PRESS retrouve une nouvelle fois son statut de "vilain petit canard". Après maints refus, d'un commun accord les deux musiciens décident d'enterrer le groupe.
Stanislas
(Trinity n°8/9)