Shéridzn le fanuSaluons
la réédition chez José Corti de L’Oncle Silas , Le
roman de Joseph Sheridan Le Fanu qui nous rappelle qu’il n’est pas
l’auteur unique de Carmilla, texte vampirique resté célèbre
grâce à ses nombreuses rééditions et adaptations
cinématographiques. Cet irlandais de souche normande, né et mort
à Dublin ( 1814-1873) a écrit à une cadence effrénée,
dans la deuxième partie de sa vie, de nombreux romans fantastiques ou
étranges et quantités de nouvelles.

L’Oncle
Silas se situe à la croisée de plusieurs courants
littéraires sans que l’on puisse toutefois le réduire
à l’un d’eux. Une des influences manifestes du
texte est le roman gothique anglais de la fin du XVIIIème
siècle, inauguré par Horace Walpole. Nous retrouvons
ici une des innombrables héroïnes qui traversent le roman
gothique, Maud Ruthyn, jeune fille vivant seule avec son père
veuf dans une demeure immense et labyrinthique, le domaine de Knowl
dans le nord de L’Angleterre. Si les ingrédients
ressemblent à ceux du roman gothique, ils ne sont pas
distillés de la même façon. Le surnaturel n’est
pas le moteur de l’action mais en devient un des accessoires.
Il y a bien quelques fantômes dans le roman, mais on leur
accorde assez peu de crédit. La nature, autre figure obligée
du roman gothique, est également omniprésente dans
toutes ses manifestations. Tantôt elle est pour Maud une source
de recueillement comme pour l’héroïne des Mystères
du château d’Udolphe 1, tantôt elle est source
d’effroi et de crainte.
A
la mort de son père, Maud devient la principale héritière
de son immense fortune. Elle accepte les conditions du testament que
son père avait rédigé : vivre jusqu’à
sa majorité sous la tutelle de son mystérieux oncle
Silas, frère de son défunt père. Ce personnage
est chargé d’une forte aura de mystère dès
le début du roman, reclus volontaire, il fut autrefois accusé
d’un crime horrible resté inexpliqué mais qui l’a
discrédité aux yeux de la société. C’est
armée de sa haute opinion d’elle-même que Maud va
quitter la demeure de l’enfance pour celle, redoutable et
sinistre, de l’oncle Silas.

Le
roman est également baigné par les théories du
philosophe Swedenborg 2. Dans sa conception du monde, la terre se
divise en deux catégories, les êtres bons et les êtres
mauvais. Le Bien sur terre consiste au renoncement à soi et
aux plaisirs terrestres ainsi qu’à la soumission au
bien collectif. Après la mort, c’est l’entrée
dans le monde des esprits, passage obligé avant le Ciel ou
l’Enfer. Ce monde forme un tribunal qui oriente l’individu
vers le Ciel peuplé d’anges ou vers l’Enfer où
grouillent les « hommes bêtes » défigurés
par le mal.
L’Oncle
Silas est nourri par le Swedenborgisme. Plusieurs personnages se
réclament de cette religion/philosophie : le père
de l’héroïne, son ami le docteur Bryerly et Silas
lui-même ( adhésion sincère ou opportunisme ?
). Maud, elle, se méfie de ce qu’elle juge être
une secte. Parmi tous ces personnages, c’est Austin Ruthyn, le
père de Maud, qui incarne le Bien selon Swedenborg. Vivant
reclus dans son domaine, il se retire de plus en plus du monde
terrestre avant de le quitter définitivement au début
du roman.

L’atmosphère
du roman se rapproche aussi du roman à suspense. Constamment
l’on s’interroge pour comprendre les motivations de Silas
à l’égard de sa jeune nièce. Accepte-t-il
la tutelle par intérêt ou comme une forme d’expiation
de ses péchés passés ? A partir du moment
où elle entre dans le domaine de Bartram-Haugh, elle va se
trouver aux prises avec une machination habile qui ne connaîtra
son explication que dans les dernières pages du roman. Comme
dans un roman à suspense, le lecteur s’interroge tout
comme Maud, pour savoir si elle est victime des apparences ou d’une
authentique machination ? Le roman n’a de cesse
d’entretenir le doute par son choix narratif. En effet, il est
rédigé à la première personne et toute
l’histoire est analysée à travers le seul point
de vue de Maud. La résolution finale de l’intrigue
soulage l’héroïne tout autant que le lecteur sans
ôter une once de mystère et d’effroi à
L’Oncle Silas qui assure au lecteur endurant palpitations et
terreurs nocturnes.

Notes :

1
Les Mystères du château d’Udolphe d’Ann
Radcliffe,1794, disponible dans la collection Bouquins chez Robert
Laffont.
2
Emmanuel Swedberg dit Swedenborg (1688-1772) écrivain,
inventeur et théosophe suédois.
En
1743, une illumination ou révélation lui fait écrire
le Livre des rêves. Il entreprend de noter les communications
qu’il obtient avec « les esprits et les anges ».
Il publie De cultu et amore Dei (1745) puis Arcana
coelestia ( 1749-1756) et une série de manuels sur la
nature du « Ciel et de l ‘Enfer ». Ces
histoires du monde surnaturel cherchaient à montrer que tout
être créé sur terre avait un double dans le monde
des esprits.

Bibliographie
(titres disponibles en français) :

1
Carmilla, collection Babel fantastique, éditions Actes Sud ou
collection Présence du futur, éditions Denoël.

2
Le Dernier héritier de Castle Connor, Petite Bibliothèque
Ombres.

3
Le Baron hanté, collection Terre étrangère,
éditions Hatier.

4
L’Oncle Silas, éditions José Corti.

5
Schalken le peintre, éditions José Corti.

Pour
les plus chanceux et les curieux qui hantent brocantes et foires au
grenier :
Le
Hobereau maudit, éditions Néo, 2 volumes.
Un
Mystérieux locataire, éditions Néo.

Catégories : Livres & BD

Laisser un commentaire