Organisée avec le concours du « British Council », la « saison anglaise » du musée d’Orsay aura constitué l’une des plus remarquables manifestations artistiques de cette année, permettant enfin aux amateurs français de pouvoir admirer « de visu » des œuvres de tout premier plan. Elle révèle donc ainsi amplement la diversité et la qualité de la production artistique britannique de la seconde moitié du XIXème siècle.

Marc BASCOU et Bruno GIRVEAU ont conçu l’exposition consacrée au « Gothic revival » traitant de l’architecture et des arts décoratifs (plus d’une centaine de pièces : objets et dessins d’architectes).

Sous l’influence du théoricien PUGIN (1812-1852), on redécouvre à cette époque dans l’art gothique « le principe d’une union étroite entre l’art, l’artisanat et la technique », le moyen-âge devenant la source d’inspiration privilégiée des architectes (George Gilbert SCOTT, Alfred WATERHOUSE). De nombreux bâtiments publics (hôtels de ville, ministères, gares…) témoignent encore aujourd’hui de cet engouement général.

William MORRIS (1834-1896), quant à lui, suivant les idéaux de CARLISLE et RUSKIN, tient à réhabiliter l’artisanat et devient le chef de file du mouvement « Arts and Crafts », à l’origine de toute une production originale (meubles, tissus), unissant les réminiscences du passé aux innovations du tournant du siècle.

Afin de commémorer le centenaire de Lewis CARROLL (1832-1898), Françoise HEILBRUN a présidé au choix de ses photographies, acquises par le musée d’Orsay ces dernières années. En effet l’auteur d’Alice au pays des merveilles, portraitiste, photographe amateur de grand talent, nous a laissé un véritable complément à son œuvre littéraire : « portraits et mises en scène d’enfants, d’artistes, de personnalités du théâtre… ». Notons également la présence de prises de vue réalisées en 1874, en collaboration avec le peintre Henry HOLIDAY, futur illustrateur de « La Chasse au Snark ».

« Les tableaux vivants fantaisies photographiques victoriennes » (1840-1880), souvent empreinte d’une invincible mélancolie, auront permis à Quentin BAJAC de révéler un phénomène essentiellement britannique, s’exprimant par la mise en scène de sujets littéraires, religieux ou historiques. Ce genre hybride, à la croisée de la peinture, du théâtre et de la littérature, se rattache à la tradition des charades et des tableaux vivants, jeux de société des milieux aristocratiques, remis au goût du jour grâce aux affinités électives de GOETHE.

Le monde médiéval des légendes arthuriennes, celui de Walter SCOTT et de SHAKESPEARE en constituent les principales sources d’inspiration. L’emploi de subterfuges (trucages, utilisation de l’encre et de l’aquarelle, grattages, combinaison de négatifs) viennent renforcer ce domaine d’élection de « l’imaginaire » et de « l’impalpable ». Il revenait à l’excentrique Julia Margaret CAMERON de porter le goût du merveilleux à son sommet : anges gardiens et madones à l’enfant se révélant à ses yeux comme les véritables « incarnations d’une prière ». [Elle saura inspirer son arrière–petite-nièce Virginia WOOLF.]

En France, l’on peut rattacher à cette expression artistique originale la démarche d’Henri MAGRON, qui éditera en 1892 sous les auspices de la société des Beaux Arts de Caen, un volume de 34 photographies fort réalistes, illustrant les scènes principales de « l’Ensorcelée » de BARBEY d ’ AUREVILLY, considéré à juste titre comme « l’un des incunables de roman – photo ».

« La collection de Sir Edmund DAVIS, don d’un grand amateur aux musées français » rassemble un choix des œuvres du musée établi par Olivier MESLAY. Homme d’affaires international originaire d’Australie, surnommé « le roi du chrome », DAVIS vécut durant sa jeunesse à Paris et sut aider judicieusement les peintres de son temps. Lié à RODIN, il offrit à la France des œuvres de WHISTLER, MILLAIS, WATTS, BURNE-JONES, Arthur RACKHAM…, « un ensemble fort rare des jeunes artistes de la fin du XIXème siècle et du début du Xxème », présentées au public à partir de 1915 au musée du Luxembourg puis au musée d’Orsay.

L’exposition du centenaire, présentée à New York, Birmingham (ville natale de l’artiste) et Paris, aura été presque comme une manière de consécration pour Edward BURNE JONES (1833-1898). En effet, l’importance et la qualité des œuvres choisies, la variété de ses créations (toiles, tapisseries, vitraux, mobiliers, livres illustrés, bijoux) permettent avec éclat de rendre à « l’artiste anglais le plus important et le plus reconnu de la fin du XIXème siècle un hommage mérité. Souhaitons vivement que la parution d’articles et d’ouvrages contribue encore davantage à cette reconnaissance. D’ores et déjà, le très beau catalogue du musée d’Orsay, supervisé par Laurence des CARS, commissaire de l’exposition, saura figurer en bonne place dans la bibliothèque des amateurs d’art passionnés par le Préraphaélisme, BURNE-JONES demeurant sans conteste la figure majeure de la second génération de ce mouvement artistique.

Brillant élève, attiré dès l’enfance par la littérature romantique et la période médiévale, il devient étudiant en théologie à Oxford, où il rencontre William MORRIS qui lui révèle les écrits du critique John RUSKIN et lui fait connaître la communauté des peintres préraphaélites (attachés au style des peintres italiens d’avant Raphaël), HUNT, MILLAIS et Dante Gabriel ROSSETTI dont il deviendra l’élève et l’ami.

En 1855 lors d’un voyage en France, où il découvre les FRA ANGELICO du Louvre, il décide de se consacrer à la peinture, MORRIS pour sa part, choisissant l’architecture ; ils s’installent à Londres. Autodidacte passionné par le dessin, BURNE-JONES aborde également l’aquarelle, « créant ainsi une technique qui n’appartient qu’à lui seul ». Grand connaisseur des œuvres de CHAUCER (« Canterbury Tales », « Romaunt of the Rose ») et de « La morte d’Arthur », long poème lié à la Quête du graal, de Thomas MALORY, qui l’inspireront durant sa carrière, il élargit ses premières sources d’inspiration, romantique et littéraire. Sous l’influence de RUSKIN, qui finance ses premiers voyages en Italie, il étudie les grands maîtres de la Renaissance, son style devenant alors plus coloré et moins dramatique. Sa participation à la première exposition de la GROSVENOR gallery, en 1877, marque sa reconnaissance définitive sur la scène artistique anglaise : il y expose en particulier l’Enchantement de MERLIN (1873), où l’envoûtement du magicien, célèbre épisode de la légende arthurienne exprime «la confession d’un artiste torturé ». « L’atmosphère mélancolique, les tonalités sourdes et froides, et le motif sinueux des branches d’épine fleurie traduisent une sensibilité inquiète » a-t-on pu écrire à son sujet. Parmi ses créations les plus marquantes, « le Roi COPHETUA et la mendiante » inspiré d’une ballade de TENNYSON suscite l’enthousiasme des amateurs français, voyant en lui un décadent, proche de HUYSMANS, ainsi qu’un précurseur de symbolisme. A cet égard, la dette que KHNOPFF reconnaîtra à son égard nous semble très significative. Il convient de souligner ici l’audience internationale que connut BURNE-JONES de son vivant. Ainsi, il expose lors des prestigieuses expositions universelles de Paris en 1878 et en 1889, où ce tableau vaut lui une médaille d’or et la légion d’honneur, grâce à Gustave MOREAU, membre du jury. L’escalier d’or (1876-1880), œuvre très célèbre est perçu comme l’un des manifestes de l’esthétisme : dans « cette déclinaison décorative de jeunes filles descendant un escalier, on reconnaît l’influence de la Grèce antique (frise du Panthéon) et des débuts de la Renaissance italienne (fresques de Piero della Francesca). Quant au portrait de Maria ZAMBACO, il se rattache au nombreuses amitiés féminines du peintre, en particulier au sentiments passionnés que ce modèle et cette inspiratrice lui inspirèrent.

Les cycles décoratifs occupent une place à part dans la production de BURNE-JONES. Axés autour des thématiques historiques ou mystiques, dont ils évoquent les divers épisodes, ces ensembles ambitieux ont nécessité des années de travail. La Rome de la Fortune (1875-1883), toile préférée de l’artiste et l’un des ornements du musée d’Orsay, appartient au cycle de Troie, tiré de

l’Iliade d’Homère ; la force qui s’en dégage dénote l’influence manifeste de MICHEL-ANGE. L’exposition présente la totalité des deux cycles : la Belle au Bois Dormant et Persée. Commandée par le député Arthur BALFOUR, le cycle de Persée devait comporter certaines scènes en stuc sculpté et peint. Seules quatre huiles furent livrées, dont le Rocher du Destin du musée de Stuttgart, le musée de Southampton conservant de nombreuses études (gouaches). Le Rocher du Destin (The Rock of Doom, gouache sur papier, Southampton City Art Gallery, 1875-1885 – cf illustration ci-contre) évoque le moment célèbre de la légende grecque, reprise par William MORRIS dans son poème épique « The Earthly Paradise », où l’on voit Persée s’apprêtant à délivrer Andromède enchaînée à un rocher. Si « les personnages empruntent à la sculpture antique un modèle vigoureux », une atmosphère, toute mystérieuse et onirique, suggérée avec délicatesse grâce à des teintes bleutées, confère à cette composition un charme prenant. On a pu dire que l’on était en présence de l’une des œuvres les plus puissantes de XIXème siècle, ainsi que du testament artistique de BURNE-JONES. Le peintre atteint ici au sommet de son art, parvenant à une sorte de synthétisme entre les légendes de l’Antiquité et la tradition médiévale. Certes, Persée revêt une armure de fantaisie, mais elle évoque bien plus le guerrier du Moyen – Age qu’un héros antique. En effet, le thème du chevalier, figure très souvent, représenté par BURNE-JONES, s’avère fondamental dans l’imaginaire et la sensibilité anglaises, de la fin du XVIIIème siècle à la Grande – Guerre, de façon plus nette encore durant la période victorienne, comme l’a bien montré Mark GIROUARD dans son ouvrage, « The return to Camelot. Ghivalry and the English gentleman ». Tout récemment, Norbert WOLF a su relever cet aspect de son œuvre : « BURNE-JONES mêle la conception du chevalier chrétien et celle du héros païen pour donner naissance à un personnage grave qui se consacre à une œuvre mystique de rédemption. Dans sa nouvelle vision du héros, il se voyait conforté par les drames musicaux mis en scènes par Richard WAGNER qui’il admirait au plus haut point ». Quand on sait que le cycle de Persée était destiné à orner le salon de musique de BALFOUR, cette remarque apparaît très significative.

La part active prise par BURNE-JONES dans le rayonnement de William MORRIS company, créé en 1874 par son ami, révèle un goût très vif pour les arts décoratifs. Des cartons de vitraux aux illustrations de l’œuvre complète de CHAUCER, son activité créatrice se révèle multiforme : on peut admirer à l’exposition des faïences décorées, un piano peint… Dans ce cycle du Saint – Graal, suite de tentures (tapisserie de laine et soie sur trame de coton), commandée en 1888, il reste fidèle à ses œuvres d’inspiration favorites, sur fond d’influence byzantine et médiévale. Cet ensemble remporta un vif succès à l’exposition universelle de 1900.

Reconnu par ses contemporains – il devient baronnet en 1894- et admiré des ses pairs, Puvis de Chavannes et Gustave Moreau, BURNE-JONES aura connu une longue période d’oubli. Désormais BURNE-JONES est considéré comme l’un des artistes les plus importants du XIXème siècle, l’exposition du musée d’Orsay aura donc contribué avec éclat à sa découverte par le grand public.

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