Alors
que sort « Génération
extrême 1975-1982 du punk à la
coldwave » chez l’éditeur rock par
excellence (Le Camion Blanc), une somme sur la scène
musicale qui nous est chère, nous avons profité
de l’occasion pour nous entretenir avec un ancien collègue
de l’époque Prémonition (ndlr:fanzine culte de la
scène indépendante et new-wave de la fin des
années 80 au milieu des années 90, visitez leur
superbe site: www.premonition.fr/),
fervent passionné de musique underground, éminent
administrateur du site de MARTIN DUPONT et (autrefois?) musicien
à ses heures (avec SNORT), bref un entretien aussi
passionnant que le livre en question.

Peux-tu te présenter, nous expliquer ton parcours
d’auditeur et de critique musical?

Je suis né en 66, je vais donc bientôt
fêter mes 40 ans (au secours !). J’ai commencé
à écouter de la musique vers 13/14 ans, en
mélangeant un peu tout ce qui sortait. Mon premier 45 tours,
c’était Visage « Fade To Grey » en 1980, un grand hymne
new-wave, mais j’étais parti pour acheter Duran Duran
« Planet Earth » ! Je me souviens ainsi des premiers morceaux de Cure,
Echo & The Bunnymen, Simple Minds, Siouxsie The Banshees,
Stranglers, Clash, Taxi-Girl, B52’s, etc, mais
j’écoutais tout ça à la
radio sans vraiment y mettre de nom, à cette
époque les groupes que je préférais
étaient The Police, Pat Benatar et
Téléphone. Et aussi Kim Wilde, ah
qu’est-ce qu’elle était belle,
j’avais son poster au dessus de mon lit ! Ce n’est
qu’en quittant l’enfance
(j’étais un peu attardé) que je me suis
à déprimer parce que j’avais des
boutons sur la gueule, que les filles ne
s’intéressaient pas à moi et que
j’étais premier de la classe, et que donc
j’ai commencé à écouter des
choses un peu moins… “positives”. Ma
première cassette, quand j’ai pu me faire
enregistrer des choses par des gens branchés qui
m’ont déniaisé,
c’était Cure “Pornography” et
“Breaking The Silence” d’Opposition,
ça devait être en 84. Après, je me suis
investi à fond dans la musique. En écouter, et en
jouer aussi, je me suis acheté une basse, un
synthé, et j’ai intégré un
groupe local, Snort, je ne savais pas jouer du tout mais des 2 potes
avaient tous les deux fait le conservatoire de musique ! Je
n’ai jamais compris pourquoi ils m’ont
“engagé”, j’imagine
qu’ils pensaient que j’avais un bon feeling. Le
résultat c’était une espèce
de new-wave punk expérimentale rigolote, ça ne
nous a amené qu’à faire un concert lors
d’une fête du PS, rien de plus, les autres se
foutaient bien de faire une démo ou d’aller plus
loin. Dans le même temps j’ai quitté ma
région natale (la Côte d’Azur), je suis
monté à Paris et j’ai
commencé à écrire pour le Kissing
Booklet, un fanzine sur Cure, tout en fondant un nouveau groupe. Puis
j’ai fondé mon propre fanzine, Decades, qui analysait de
vieilles interviews et parlait de rééditions,
etc, en quelque sorte un avant-goût de ce qu’allait
être Génération Extrême.

Après, j’ai intégré au culot
l’équipe de Prémonition, fanzine
“number one” en France, on peut le dire. En 90
j’ai délaissé d’un coup
toutes les musiques
“déprimées” (new-wave,
gothique, je n’écoutais que ça) sur un
coup de ras-le-bol de moi-même, et je me suis mis
à écouter de la techno, juste avant de devenir
fana de toute la scène noisy-pop, puis hardcore, et de
redécouvrir le punk, que je connaissais mal. Je continue
à écrire de loin en loin pour
Prémonition aujourd’hui, mais j’ai
arrêté de jouer de la musique, je
préfère changer les couches de mes gamines,
c’est plus tranquille.

Lorsque l’on aborde
« Génération
extrême… », ce qui frappe c’est la
densité des informations, le plaisir de déambuler
au coeur d’une période désormais lointaine
où se jouaient les grands bouleversements des futures
scènes alternatives, comment en es-tu arrivé
à choisir ce parti pris historique: la période
1975-1982? Une approche à la fois singulière et
courageuse car elle démarre dans une période
pré-punk souvent méconnue et s’arrête
en plein bouillonnement coldwave (on reste un peu sur sa faim tant il
est dur de rester en suspens fin 1982 avec des groupes comme Siouxsie
& The Banshees…, ce même si tu évoques
la possibilité d’une suite à ce livre).

Ce n’est pas vraiment un parti-pris, plutôt le
hasard en fait. Au départ je voulais évoquer la
musique que j’aimais, c’est-à-dire le
rock indé au sens large, avec toutes ses tendances
musicales. L’approche chronologique s’est vite
imposée, et le pré-punk était
nécessaire pour parler du punk. J’aurais presque
voulu remonter à Bowie, au Velvet ou aux Stooges, mais il
fallait bien commencer à un moment donné. Si je
me suis arrêté à 1982, c’est
un peu aussi à cause du hasard. En l’occurrence,
mes deux premiers chapitres étaient terminés
(1975-1978 et 1979-1982), et le troisième à peine
entamé, quand le Camion Blanc m’a
proposé de m’éditer. Par contre il est
vrai que si j’ai terminé le chapitre à
1982, c’est pour une raison bien précise, car je
crois que cette année là marque la fin
d’une époque. Ça se sent dans la
discographie des “anciens” groupes, à
partir de 83 on sent une nette évolution, la new-wave au
sens commercial remplace le mouvement post-punk, trop
déprimé, et la majorité des nouveaux
groupes ne sont pas directement influencés par le punk, ils
ne sont pas autant auto-destructeurs. Regarde Cure et
l’après Pornography, New Order qui sort Blue
Monday, siouxsie qui sort une compilation avant de se la jouer
psychédélique, Echo & The Bunnymen qui
rajoute plein de violons dans sa musique, etc. 1983 c’est
aussi une années où on ne parle plus des radios
libres, ou les premiers clips dignes de ce nom voient le jour, ou les
labels se structurent, bref il y a une vraie rupture avec le
passé, de nouveaux courants musicaux voient le jour, ils
sont mieux définis, moins “brouillons”.
Evidemment il ne faut pas prendre ces années au pied de la
lettre, pour certains groupes ça a été
un peu plus tard, pour d’autres un peu plus tôt,
mais grosso-modo la frontière du 31 décembre 1982
à 0h00 me semble adéquate.

A la lecture de ce livre on pressent que tu aimes la dimension
historiographique de la musique, les discographies et les listes
à la « Nick Hornby »;
alors voici l’occasion de tester ton addiction: quel est ton top 10
albums, ton top 10 groupes/artistes et le top 10 des bizarreries
musicales? Qu’est-ce qui en dehors de ces listes représente
pour toi l’incontournable musical (mouvement, artiste, groupe…)?

C’est très difficile ce que tu me demandes
là ! D’ailleurs je ne te dirais pas la
même chose demain si tu me le redemandes : tout est question
d’humeur, surtout en musique. Et puis il faudrait que je
passe 3 jours devant mes disques pour te pondre un truc intelligent. En
l’occurrence, pour classifier les « meilleurs », il ne peut s’agir que de
groupes ayant une discographie conséquente, et donc une
longévité certaine (je te les donne dans le
désordre).

Top
albums : Joy Division – Closer, Cure – Seventeen Seconds, Buzzcocks –
Another Music In A Different Kitchen, Pixies – Trompe Le Monde, Nirvana
– Nevermind, New Order – Power, Corruption & Lies, Wire – 154,
Siouxsie & The Banshees – Juju, Biosphere – Patashnik, Sonic
Youth – Goo, il en manque, 10 c’est trop court, sur mon site j’ai mis
les 100 meilleurs, ça me représente plus, et j’ai
aussi fait un top 10 année par année. J’invite
les lecteurs à aller y jeter un œil ! (http://generation-extreme.com).

Top
groupes: Là je te cite ceux que j’ai le plus
écoutés, ceux qui m’ont foutu une claque
à un moment ou un autre, et vers lesquels je reviens
régulièrement, ce sera donc un peu bateau : Joy
Division, Buzzcocks, Wire, Cabaret Voltaire, New Order, Pixies,
Nirvana, Sonic Youth, The Damned, The Fall, The Cure, Echo &
The Bunnymen, The Stranglers, Killing joke, Depeche Mode, Blur, Death
In June, Christian Death, The Smiths, Bauhaus, Smashing Pumpkins.

Top bizarreries : A New form of Beauty des Virgin Prunes en premier,
sans hésiter, la compilation unique de And The Native
Hipsters, Indoor Life, un groupe qui jouait avec un cor de chasse, le
dernier album des Liars, toute la discographie des Cows (du hardcore
américain avec trompette), toute la disco de Dog Faced
Hermans, Feurio de Einstürzende Neubauten, To Each de A
Certain Ratio, les albums solo de David Thomas, le chanteur de Pere Ubu
avec les “Two Pale Boys”.

L’incontournable musical, au final, c’est la
nouveauté et l’originalité, avec une
prédilection pour tout ce qui expérimente et qui
sort des sentiers battus. Il faut que je sois
étonné, excité, peu importe le genre
en fait, même si c’est vrai que j’aime
les extrêmes : des trucs très sombres, ou
très violents, ou très drôles. Je ne
suis pas fidèle à un style ou à un
genre, et même si je déteste un groupe qui sort
soudain un truc très bien, je saurais
l’apprécier. Idem pour l’aspect
commercial : ce n’est pas parce qu’un groupe vend
des millions d’albums qu’il fait de la daube, et
inversement.

Ça va faire prétentieux si je dis ça,
mais j’aime bien l’approche que peuvent avoir des gens comme John Peel
ou Bernard Lenoir : je suis à la fois très
nostalgique et pas du tout, quand j’écoute un nouveau truc,
j’oublie tout ce qu’il y a eu avant.

Tu racontes l’histoire de courants très
anglo-saxons d’un point de vue français, c’est
intéressant car on voit bien, ainsi, l’émergence
du mouvement
« corbaque »/coldwave au coeur
d’un pays traditionnellement très rock au sens
étroit du terme (cf: Rock and folk…). En Italie, en
Espagne ou au Portugal ou en Allemagne, il y a eu un peu le
même phénomène de cristallisation
autour de ces courants parfois élitistes. Quel est ton
regard sur l’importance sociologique de cette
« génération
extrême » et sur ces impacts sur la
scène française actuelle?

La musique ça n’a pas vraiment
d’importance, ça accompagne juste dans leur
quotidien des individus qui ont une même vision du monde qui
les entoure. En l’occurrence, tous ces courants sombres et
extrêmes ne sont que le reflet de notre époque.
L’occident est comme une belle femme qui a un cancer qui la
ronge de l’intérieur. Tout est merveilleux en
apparence mais dès qu’on gratte un peu
ça sent le pourri. Il n’y a plus de valeurs, la
technologie, au lieu de nous aider, nous avilit, il n’y a
plus de repères sociaux, bref, comment dans ces conditions
écouter des choses positives ? Après, chacun aime
ce qui correspond à son tempérament, les doux
gentils bien élevés écoutent des
heavenly voices, les fils de cadres dirigeants du death metal, les
prolos fils de coco du punk, mais c’est pareil au fond,
c’est une façon d’évacuer ses
frustrations. Mais il existe des tas de gens formidables qui
n’écoutent pas de musique et qui ne sont pas des
artistes, il ne faut pas les mépriser, ce n’est
pas parce que l’on écoute ce que l’on
écoute qu’on est meilleurs ou
différents. Quant à l’impact sur la
scène française, ma foi les anglo-saxons ont
toujours eu une longueur d’avance sur nous, on continue
à les suivre même si j’estime
qu’en France il y a toujours eu d’excellents
groupes, même si nous avons une identité forte.
Même des groupes typiquement français comme Les
Négresses Vertes, la Mano Negra, au son vraiment unique,
étaient influencés par le punk anglais.
C’est ça qui est intéressant
d’ailleurs, tous ces mélanges, ça
contribue à créer encore et encore de nouveaux
groupes excitants.

Comme nous l’évoquions au début de
l’entretien il y aura-t-il une suite ou d’autres projets
éditoriaux?

Génération
Extrême 2 est commencé. Malheureusement
j’ai peu de temps, je ne sais pas quand j’aurais
terminé, j’espère que Camion Blanc sera
patient ! Je n’ai pas encore bien défini la
période, j’hésite entre 1983-1986 ou
1983-1990.

Il y
aura des gros chapitres sur New Order, les Chameleons, les Sisters Of
Mercy, Death In June, Christian Death, Cocteau Twins…

Peux-tu nous parler de ton autre « passion
secrète », un culte voué
à l’un des groupes les plus méconnus et les plus
novateurs de son temps: Martin Dupont? Site internet…

Ah oui, Martin Dupont est pour moi l’un des meilleurs groupes
français jamais créés. Leurs albums
sont fantastiques, leur musique correspond à ce que je
disais plus haut : c’est très original,
bourré d’émotion, le groupe
n’a pas cherché à plaire ou
à suivre un quelconque mouvement, ce qui fait
qu’aujourd’hui encore leur musique n’a
pas vieilli, normal puisqu’elle est unique et sans
comparaison. Je suis vraiment très heureux d’avoir
pu contribué à relancer un peu la machine,
j’ai créé il y a 3 ou 4 ans une page
web sur Martin Dupont car on ne trouvait absolument rien sur internet,
mais vraiment rien du tout, et cette petite page a permis à
Alain Seghir de me contacter, et de fil en aiguille, et je
l’en remercie encore 1000 fois, la page s’est
transformée en site web complet, ou presque. Même
ses trois anciennes comparses, Brigitte Balian, Berverley Jane Crew et
Catherine Loy ont joué le jeu alors que tous et toutes
avaient depuis longtemps laissé tomber la musique. Il est
question aujourd’hui que les albums soient
réédités, avec des inédits,
même Alain Seghir a de nouvelles créations, alors
tu imagines comme je suis heureux, je n’en demandais pas tant
quand j’ai fait mes quelques lignes sur le groupe.

Quel regard portes-tu sur la scène
désormais regroupée sous le terme
générique
« gothique »? En France en
particulier avec l’émergence de revues en kiosque,
l’accumulation de soirées goths, le prêt
à porter pour « mini
goths » argentés…?

“Gothique” ? Qu’est-ce que ça
veut dire ? Plus rien. Aujourd’hui, le terme gothique ne se
rapporte plus qu’à une façon de
s’habiller, c’est synonyme d’adolescent
boutonneux mal dans sa peau au mieux, de voyou drogué au
pire. Bref c’est très à la mode, et
complètement dans le système. Moi si
j’étais gothique je délaisserais vite
mon look pour ne pas être catalogué
là-dedans. Tu verras que bientôt il y aura des
gothiques à la Star Academy et que ça ne choquera
personne, au contraire ça fera gagner des sous à
TF1.

Et
même musicalement, la musique gothique n’existe
plus, pour moi ça s’est toujours
rapporté à Sex Gang Children ou Sisters Of Mercy,
aujourd’hui il s’agit essentiellement
d’electro et de metal, on devrait trouver un autre terme que
gothique.

Qu’est-ce qui aujourd’hui te fait vibrer en musique?

Toute la nouvelle scène anglo-saxonne,
l’année 2005 a été un vrai
bon cru, aussi excitant que ce que j’ai ressenti en 91/92
avec l’explosion noisy, ou avec la musique de la
“Génération
Extrême” entre 79 et 82. Certes il n’y a
plus autant d’innovations, le rock est un éternel
recommencement, mais tous ces jeunes groupes comme Bloc Party, Art
Brut, The Rakes, Maxïmo Park, sont bourrés de
talent et de feeling, ils recyclent avec talent des musiques
oubliées et se les approprient avec la plus grande
réussite. J’adore aussi toute la scène
electro : Client, Ladytron, etc.

 

Contact:

www.camionblanc.com/

http://generation-extreme.com

Sites de
l’auteur du livre:

http://perso.wanadoo.fr/ftbo/martin_dupont/

http://artefact.band.free.fr

http://snort.new.fr

Catégories : Livres & BD

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