Après un premier « manifeste anti-nataliste », Théophile de Giraud remet le couvert en rendant un bel hommage aux musiciens et poètes de la cold-wave, littéralement vague froide, ce genre musical, subdivision du rock, qui s’est développé dans les années 80 et dont les interprètes les plus « connus » s’appellent The Cure, Joy Division, Killing Joke, Bauhaus, Dead can dance, Siouxie and the banshees.

Mais attention, il ne s’agit en aucun cas d’un livre documentaire sur les différents groupes et leurs caractéristiques techniques et musicales. L’auteur propose plutôt une libre analyse des paroles des chansons cold-wave.

La cold-wave elle-même n’est qu’un repère derrière lequel se cachent d’autres genres musicaux : le punk, la new wave, l’electro, l’electro body music, l’indus, le gothic…

Ce générique rassemble toutes les musiques sombres et minimalistes, dans lesquelles sont employés à plus ou moins forte dose les synthétiseurs, ce qui n’exclut pas toujours les instruments « traditionnels ». Ainsi, pour définir la musique de Neon judgement, « un de nos ouragans de glace favoris, inspirés par la sinistrose industrielle paneuropéenne des années 80, un son coulé dans du béton armé nouant une idylle avec un marteau-piqueur anorexique, la boite à rythme programmée pour tinter comme un crâne qui s’éclate orgasmiquement contre les murs d’une chambre capitonnée… ». Tout un programme bien sympathique en résumé…

Là, il serait facile de ramener ce poèmessai au livre d’une génération, la nôtre, bien que l’auteur parle souvent au passé : « J’ai vécu cold-wave comme d’autres vivent à la campagne : très énervé ». Même, cela va plus loin. A travers les paroles des chansons qui sont citées tout au long du livre, le registre de la contestation underground d’après 1968 est développé, « l’idée de base du punk est de retourner les gosses contre leurs parents », ce qui débouche sur la présentation d’un véritable style de vie.

Le texte est divisé en 12 parties, intitulées bottles (bouteilles « lancées à la mer » ?) encadrées par plusieurs préfaces (dont l’une écrite par Jean-Luc de Meyer, un des leaders du sinistre et non moins fabuleux groupe Front 242) et postfaces à rallonges, qu’on pourrait intituler postfesses, dont les thèmes principaux sont : l’amour du sexe, l’amour de la mort et du suicide, la haine de la famille, « nous avions pour la famille le respect que l’on peut avoir pour un ténia ou un furoncle », la célébration de la fin du monde et de l’espèce humaine…

Oui, n’est-ce pas, après cet énoncé, je vois déjà fuir la plupart des lecteurs potentiels, à la recherche de quelconques certitudes plus terre à terre. C’est dommage, car il conviendrait de se garder ici d’un jugement trop hâtif ou même d’une lecture au premier degré, là où campe plutôt la dérision.

En effet, ce dézinguage délirant révèle un bel amour de la vie pour qui la rejette d’emblée. On assiste là à un banal renversement des valeurs. Et de valeur à voleur, il n’y a, vous le savez, qu’une petite lettre de différence.

Il n’est pas interdit de préciser que la plupart des personnes bâtissent leur vie comme leur maison, sur un modèle reconduit de génération en génération et qu’elles ne comprennent pas qu’il existe au contraire une grande joie à ne rien construire en cette vie et à ne croire en rien, puisqu’il nous faudra de toute façon mourir un jour, nous et notre descendance « puisque tout s‘effondre toujours à la fin ».

Partant de là, l’existence ne peut plus être décevante, « l’optimisme est une tumeur cérébrale dangereuse mais curable ». La vie peut même devenir gravement jouissive, en l’absence de lendemains : « allez je sais bien que vous atteindrez plus facilement l’orgasme cette nuit si je vous offre un rythmique échantillonnage de mes tentatives de suicide… ».

D’ailleurs, l’auteur n’oublie pas de rappeler que ceux qui prônent le respect des traditions et l’expansion de l’espèce humaine la servent quelquefois bien mal. « nous étions splanchniquement révoltés par les attentats quotidiens contre l’éthique, nous vomissions sur cette engeance humaine qui vivisectionnait pour de vils mobiles cosmétiques ou pseudo-pharmaceutiques, assassinait des visons pour métadollariser leur fourrure et dépensait davantage de ducats en armements et en produits de luxe qu’en aide humanitaire, nous comprenions peu à peu qu’il n’y avait rien de bon à attendre du plus sinistre des primates sinon des déclarations de bonnes intentions… »

A ce sujet, nous, apôtres du « cold love, fanatic sex and funny suicide » pouvons continuer à nous vêtir de noir, les catastrophes d’origine humaine ou écologique parlent pour nous, baignés que nous sommes depuis l’enfance dans « les idées de conflit nucléaire, de pollution, de surpopulation, de dictatures endémiques, de misères sociales panazimutales, de famines increvables… » !

Théophile de Giraud profite de cette aubaine pour montrer que les poètes de ce rock là sont en avance sur les trois quarts de la littérature : « nos lyrics fracassaient le mur du son du grand style » et où l’on ne parle que de la mort, il y a de la vie, l’inverse étant vrai. A contrario, des auteurs disparus depuis belle lurette peuvent être rattachés au courant de la cold-wave, un exemple connu étant Baudelaire.

Le style de ce poèmessai, qui porte bien son genre, à la fois mutin et agité, se caractérise par une avalanche de mots très longs, composés, voire de jeux de mots qui sont autant chauds que la musique qu’ils décrivent est froide : « nous éclationpulvérisions tous les nijinskis possibles, chaque fois qu’un trofesseur de tzango uvenzait nous reglardox ubertanzer il en dropartait boulverzitu de jalaoiusie, oui, nous étions une transharmonie d’électrons autour du noyau dur de notre colère ».

Ce drôle de livre refermé, je me suis dit que décidément, nous les cold-wavers, nous aimons beaucoup plus de choses en cette vie que les gens dits normaux, s’ils existent.

Patrice MALTAVERNE

« COLD LOVE, SATANIC SEX AND FUNNY SUICIDE », poèmessai sur le rock destroy et ses lourdes séquelles, de Théophile DE GIRAUD, Editions Le Mort qui trompe 1 chemin de la Pelouse 54136 BOUXIERES AUX DAMES, 15 €


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